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dsc_7654Hymne aux Joies et mélancolies du noir.

Van Gogh fit du noir une couleur à part entière, Matisse décida que le noir du dessin ,celui du temps des esquisses préparatoires, devait apparaître délibérément sur le tableau, Rouault se servit du noir pour cloisonner les formes, réinventant pour la peinture le fil de plomb du vitrail, Rothko privilégia le noir pour les contours évanescents de ses rectangles de façon à suggérer un espace qui déborde au delà des limites concrètes de la toile, enfin, Soulages inventa le concept d’outre noir et ce furent de véritables nappes de noir qui envahirent la toile…

Pour Jean François Jeannet il s’agit de réserver au noir un rôle tout aussi primordial et innovant, même si, selon l’artiste, la couleur noire n’est pas à priori choisie mais s’impose comme l’atout majeur à partir duquel toutes les variations sont possibles.

Au commencement le format carré des toiles avec la symbolique que cela suppose…Sa peinture, l’artiste l’exploite autant comme medium fluide employé dans toute sa liquidité qu’en temps que puissante et épaisse matière picturale lorsque sont par exemple passées les successives couches épaisses de goudron. Ainsi peignée inlassablement, la surface de la toile, devient comparable à un jardin japonais zen : lieu d’une contemplation méditative, territoire cosmique ratissé, strié, creusé de multiples sillons, sur lesquels des intensités variées de reflets lumineux viendront apparaître. Cette utilisation de la lumière permet des tensions nouvelles et compose une structuration plastique suggérant des interpénétrations de plans des superpositions des transparences car faible et diffuse, la lumière découpe la surface et anime l’espace pictural tandis que les noirs obscurs comme de grandes ombres blafardes donnent poids et profondeur à la composition. La densité de l’obscurité dans les toiles de Jeannet provoque simultanément une impression de puissante matérialité due à l’intensité des effets de la substance picturale en même temps qu’un état de contemplation spirituel voir de sensible mélancolie accentuée par la lumière comme tamisée par les grands aplats de peinture sombre.

Car la peinture de Jeannet n’est pas que matières, couleurs, formes statiques et contrastées, elle s’interroge sur le rôle de la lumière qui fera sens et conduira le spectateur à observer avec plus d’insistance telle ou telle partition du tableau, partie pensée par son créateur comme d’abord indispensable à percevoir par le spectateur.

De plus, une réelle dynamique de la couleur s’opère car des effets cinétiques se produisent notamment lors des zones de contrastes et à l’occasion des passages chromatiques entre les noirs les blancs et les valeurs des gris. Les tressages et tissages des bandes verticales participent à cette suggestion sensible du mouvement.
Les compositions des œuvres sont chaque fois rigoureuses semblant obéir à des formules mathématiques secrètes, où un nouveau nombre d’or serait intuitivement suivi par l’artiste et lui imposerait mystérieusement les canons internes du tableau.

La recherche préalable de structures internes qui construiront le tableau constitue l’essentiel de la composition, mais intuitivement pendant la phase de réalisation de la toile, au gré de l’inspiration, des innovations plastiques apparaîtront montrant souvent simultanément la confrontation de deux mondes antagonistes et complémentaires à la fois. Un monde terrien, lourd et compact fait de matière noire épaisse (On songe au pétrole qui jaillit de terre), s’oppose à un univers aérien évanescent que les graphismes des écritures brisées animent.Les petits formats, c’est là à mon sens où le peintre est le plus virtuose, sont souvent présentés comme des polyptyques où dominent les traces d’une gestuelle exacerbée. Ils sont le terrain d’expérimentations où figurent des traces picturales vives, résultat d’une touche libérée assez proche de l’écriture automatique des surréalistes. On retrouvait déjà cette maîtrise technique et l’emploi de signes énergiques dans ses créations de céramique rappelant les calligraphies orientales ou les caractères d’écritures hébraïques. Un nouveau nombre d’or intuitivement ressenti conduit l’artiste à proposer deux mondes plastiques s’affrontant dans chaque toile : celui d’un territoire plastique non exempt d’une certaine brutalité figuré par la couleur- matière, omniprésente, épaisse, rugueuse presque étouffante et violente tant la trace et la touche sont combatives, espaces picturaux faits « à coups de pinceaux ». Le noir se voit ainsi chanté en de multiples improvisations, sonates et symphonies aux combinaisons plastiques recherchées. Les correspondances et références musicales sont évidentes à percevoir : musique sérielle, musique minimaliste, musique orientales émanent des toiles de cet artiste aux sensibilités plastiques plurielles.

Jean François Jeannet ne fait pas que de traiter les états du noir, (teinte qui est le résultat de la somme de toutes les couleurs …) et son univers plastique débouche sur une pensée de l’art qui transcende la matière du noir. Au-delà des passages et des voyages qu’il nous invite à entreprendre vers les espaces de brillance accrochant la lumière et vers les territoires de matité dissolvant les reflets spectraux, sa peinture développe aussi une problématique à dimension métaphysique car, pour Jean-François Jeannet, il ne s’agit pas de peindre une représentation du monde mais comme pour Panofsky de proposer sa conception du monde.

Alain Dubois Lescale.
Conférencier du Musée National D’Art Moderne / Centre d’Art et de Culture Georges Pompidou, Paris.